Ne dites pas que vous ne mentez pas souvent (voici comment y pallier)

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@DR

Qui n'a jamais menti au travail? Nous ne parlons pas nécessairement des gros mensonges qui font des dégâts considérables, mais des petits mensonges, ceux qui – croyons-nous – ne prêtent pas vraiment à conséquence, un exemple classique étant la fausse raison pour justifier un retard («Il y avait beaucoup d’embouteillage»; «notre taxi a eu une crevaison»; etc.). Vous le voyez bien, nous sommes tous des menteurs...

Et ce, à plus forte raison parce qu'il y a différents types de mensonges, certains d'entre eux étant même bien vus par la plupart d'entre nous. Si, si... Regardez : vous vous souvenez sûrement du jour où, face à une collègue à la nouvelle coiffure complètement ratée, vous avez dit «Wow! Tu es jolie, ce matin, tu rayonnes vraiment. C'est quoi, ton secret?»... Voilà, vous aviez choisi de lui mentir dans l'espoir... de lui faire du bien! Autrement dit, un mal pour un bien. Curieux, quand on y pense, n'est-ce pas? D'autant plus que vous avez dû finir par vous en mordre les doigts, le jour où cette même collègue a fini par se faire dire la vérité par autrui concernant sa nouvelle coupe de cheveux : depuis, elle ne vous confie plus rien, ne pouvant pas vous faire confiance...

Alors, tous ces petits mensonges prêtent-ils à conséquence, ou pas? Eh bien, imaginez-vous que nous avons la réponse à cette interrogation existentielle! Nous l’avons dénichée dans une étude passionnante, intitulée the brain adapts to dishonesty, que nous a signalée l'une des coauteurs, Mme Tali Sharot, professeure de neuroscience cognitive à l'University College de Londres (Grande-Bretagne). Cette étude est le fruit d'une collaboration avec : Neil Garrett, l'un des étudiants de Mme Sharot à l'UCL; Stephanie Lazzaro, professeure de neuroscience cognitive à l'UCL; et nul autre que Dan Ariely, professeur de psychologie et d'économie comportementale à l'École de commerce Fuqua à Durham (États-Unis) et auteur du bestseller The (honest) truth about dishonesty: How we lie to everyone--especially ourselves (HarperCollins, 2012). Regardons ensemble de quoi il s'agit...

Les quatre chercheurs se sont demandé ce qui faisait que certains devenaient des menteurs invétérés, à tel point que plus personne ne parvenait à discerner le faux du vrai les concernant. Et ce, quel que soit leurs mensonges de prédilection : fraude financière, mensonge politique, infidélité amoureuse, etc. Pour s'en faire une idée, ils ont demandé à des dizaines de volontaires de bien vouloir se prêter à une petite expérience.

Il s'agissait pour un participant – disons le participant A – de bien regarder une série de 30 photographies de pots de verre transparents contenant différentes quantités de pièces de monnaie et d'estimer à chaque fois le nombre exact de pièces se trouvant dans chaque pot, sachant que celui-ci pouvait aller de 1.500 à 3.500. Puis, il lui fallait communiquer l'information à une autre personne – disons le participant B –, laquelle devait à son tour donner sa propre estimation, sachant qu'elle ne disposait, elle, que de photos floues des mêmes pots, tellement floues même que l'indication fournie par A lui était précieuse pour se faire une idée juste du nombre de pièces se trouvant dans chaque pot.

Point important : tous les participants A, ceux qui disposaient des photos nettes, n'avaient pas été placés dans les mêmes conditions de départ :

> Vérités payantes. Certains A empochaient une récompense financière si, et seulement si, leurs prédictions et celles des B étaient proches de la vérité. Autrement dit, ils avaient tout intérêt à dire la vérité aux B.

> Mensonges payants. D'autres A empochaient une récompense financière si, et seulement si, leurs prédictions étaient proches de la vérité et celles des B, loin de la vérité. À noter que chaque récompense était proportionnelle à l'erreur des B. Autrement dit, ils avaient tout intérêt à mentir aux B de la manière la plus effrontée possible.

> Pieux mensonges. Les autres A, enfin, n'empochaient aucune récompense financière que ce soit, mais permettaient aux B d'en toucher si, et seulement si, ceux-ci se trompaient dans leurs réponses. À noter que, là encore, chaque récompense était proportionnelle à l'erreur. Autrement dit, les A étaient ici incités à mentir... pour le bien des B!

Amusant, n'est-ce pas? Vous pouvez relire avant de continuer.

Un dernier détail, pour bien vous donner le contexte de l'expérience : chaque participant A avait été placé dans un appareil d'imagerie par résonance magnétique (IRM) afin de voir très exactement ce qui se passait dans leur cerveau, à chaque instant. L'idée était de regarder si certaines parties du cerveau s'activaient, ou pas, à partir du moment où ils disaient la vérité ou un mensonge.

Qu'est-ce que tout ça a donné? Ceci :

> Le cerveau s'adapte au mensonge. Les A qui étaient amenés à tirer profit des erreurs des B l'ont tous fait, tôt ou tard. Chaque fois qu'il s'agissait de leur premier mensonge, ils se sont mis à ressentir une vive émotion, plus précisément un grand malaise : l'amygdale de leur cerveau – là où passent toutes nos émotions fortes – virait dès lors au rouge vif. Puis, à mesure que les mensonges s'enchaînaient, le rouge de leur amygdale s'estompait de plus en plus, jusqu'à, parfois, ne plus s'activer du tout; et ce, même si le mensonge se faisait de plus en plus effronté.

> Le cerveau peut même tirer plaisir du mensonge. Les A qui étaient amenés à faire de pieux mensonges l'ont fait, en général, de gaieté de cœur. Ce faisant, leur amygdale affichait, en général, un rouge intense, de manière constante : la forte émotion en question n'était plus, dès lors, un gros malaise, mais bel et bien un grand plaisir.

En vérité, la réaction de l'amygdale aux mensonges était à chaque fois si systématique que les chercheurs ont remarqué qu'ils étaient en mesure – tenez-vous bien! – d'anticiper l'ampleur des mensonges, les uns après les autres. Oui, vous avez bien lu : le cerveau devient à ce moment-là si prévisible dans ses mensonges que l'on peut réellement anticiper le mensonge qu'il va formuler peu après avoir menti. C'est que le mensonge va toujours croissant tant qu'il atteint le but visé, et ce, suivant une progression si uniforme qu'il est possible de dire chaque fois, avec un temps d'avance, quel sera le mensonge suivant.

«Cela met en lumière le véritable péril que représentent ces fameux "petits mensonges", ceux qui, croit-on, ne prêtent pas vraiment à conséquence, dit Mme Sharot. C'est qu'on commence par un "petit mensonge", puis on enchaîne avec un autre, un peu plus grand, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'on devienne carrément malhonnête.»

À mesure qu'on ment, on devient plus habile dans le mensonge. De fait, notre amygdale se calme à chaque nouveau mensonge, si bien qu'elle finit par ne plus nous faire ressentir le moindre malaise. Et c'est comme ça que l'on peut en arriver, un beau jour, à devenir un menteur quasi-parfait : plus aucune émotion ne peut nous trahir. Pour vous en faire une idée, je vous invite à regarder les entrevues du cycliste américain Lance Armstrong, sept fois vainqueur du Tour de France grâce au dopage, dans lesquelles il soutenait, sans jamais sourciller, qu'il n'avait jamais touché à un dopant de sa vie et même... qu'il n'y avait pas plus honteux que les sportifs qui trichaient en se dopant!

Donc, les mensonges ne sont jamais innocents. Car, petits, ils peuvent vite muter, au point de devenir gros et dévastateurs. Voilà pourquoi il est primordial de les éradiquer au travail dès qu'on en voit un, aussi infime soit-il.

Comment, au juste? En trouvant, à chaque fois que nous sommes confrontés à un mensonge, le moyen de réactiver l'amygdale de l'auteur du mensonge. Ce qui peut se faire en confrontant la personne en question aux conséquences de son mensonge : l'émotion devrait aussitôt la gagner, et l'empêcher, du même coup, de prononcer à l'avenir tout autre mensonge.

Je le souligne, l'idée n'est pas de lui faire reconnaître ses torts, mais de lui faire réaliser les dégâts occasionnés par son mensonge (sur un projet, sur ses collègues, etc.). Cette leçon devrait suffire à la faire changer d'attitude puisque tout nouveau mensonge susciterait un gros malaise en elle, et non plus le calme olympien qui accompagnait jusqu'alors chacune de ses menteries.

«En conséquence, les gouvernements gagneraient à mener des campagnes publicitaires à l'attention de ceux qui, par exemple, bidouillent leurs déclarations d'impôt dans l'optique de payer à l'État moins que ce qu'ils doivent», dit Mme Sharot. J'imagine d'ores et déjà ce à quoi ressemblerait un tel message : «Vous ne déclarez pas tous vos revenus? C'est pas grave (image de trous énormes dans la chaussée). C'est pas grave (image de cour d'école délabrée). C'est pas grave (image d'une infirmière au bord du burn-out). Etc.» Ce qui finirait sûrement par les émouvoir, puis par les faire modifier leur comportement égoïste.

Que retenir de tout cela? Ce qui suit, nous pensons :

> Qui entend voir disparaître les mensonges au bureau se doit de se montrer implacable à leur égard. Il lui faut relever chacun d'eux dès qu'ils se présentent, aussi infimes soient-ils, puis faire réaliser à l'auteur du mensonge en question les dégâts occasionnés par son attitude, en prenant soin de ne pas le faire culpabiliser, mais plutôt de lui faire ressentir un gros malaise. Car c'est justement ce dernier qui empêchera son cerveau de récidiver, la prochaine fois que l'occasion de mentir se présentera à lui.

En passant, le poète persan Abolghassem Ferdowsî a dit dans Le Livre des rois : «Mentir est le fait des faibles».

Cette article est la production parfaite du chroniqeur canadien OLIVIER SCHMOUKER. 

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Source: 
IMFURA