Les prévisions économiques ne sont-elles que des fumisteries?

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Derrière l'assurance affichée par certains ne se trouve souvent... que du vent! Photo: DR

Petit retour en arrière... À la mi-2014, Stephen Poloz et la Banque du Canada avaient clairement confiance en l'avenir : à leurs yeux, les trimestres à venir allaient permettre au pays de sortir la tête haute de la crise économique qui sévissait depuis 2008, à tel point que le produit intérieur brut (PIB) du premier trimestre de 2015 afficherait une croissance de 2,5%. Mais voilà, les prix du pétrole se sont mis à chuter peu après cette prévision.

La Banque du Canada s'est alors mise à corriger le tir, au fur et à mesure que l'on s'approchait de la fin de l'année : dans un premier temps, elle a déclaré que la hausse ne serait plus de 2,5%, mais de 2,4% ; puis, de 1,5% ; enfin, de zéro. Résultat? Même là, elle s'était trompée puisque le PIB du Canada a finalement reculé de 0,6% lors du premier trimestre de 2015. Une erreur, quand on y pense, phénoménale : l'écart entre la prévision et la réalité s'est révélé proche de 3 points de pourcentage!

Comment une telle aberration a-t-elle été possible? La Banque du Canada compte dans ses rangs des experts en économie, des champions de l'analyse de données, des prodiges des algorithmes, bref, la crème de la crème en matière de science économique. Et pourtant, tout ce beau monde s'est planté en beauté. Mystère, semble-t-il.

Pour l'éclaircir, prenons un autre exemple, venu de nos voisins du Sud... L'an dernier, Jeb Bush, l'un des candidats aux primaires présidentielles du Parti républicain, avait frappé un grand coup médiatique avec son plan de réduction des taxes qui, affirmait-il, permettrait au PIB américain de renouer avec une croissance annuelle de 4%. Et par suite, «[cela] créerait davantage d'emplois, des salaires plus élevés et une meilleure qualité de vie pour les Américains». Ces prévisions reposaient sur le travail de quatre économistes de renom — John Cogan, Martin Feldstein, Glenn Hubbard et Kevin Harsh.

Bien entendu, les autres candidats républicains ont fait preuve de scepticisme face à de telles prévisions, et ont tenu à en savoir davantage à leur sujet. Ce qui a permis de découvrir que les quatre économistes en question n'avaient même pas concocté de modèle de calcul pour effectuer leurs prévisions! En vérité, ils ont considéré différentes propositions de réduction des taxes faites par le passé, regardé ce que les calculs avaient anticipé comme retombées économiques, puis classé la proposition de Jeb Bush parmi les précédentes si bien que cela leur a permis d'estimer grosso modo que le PIB des États-Unis connaîtrait dès lors «une progression de 4 ou 5 %» (par "prudence", le politicien a avancé devant les médias le 4% plutôt que le 5%).

Autrement dit, ils n'ont fait aucun calcul, ils ont juste procédé... au jugé!

Dès que ça s'est su, des économistes ont, eux, eu recours à des modèles de calcul éprouvés, histoire de se faire une idée plus juste du plan de réduction des taxes de Jeb Bush. C'est ainsi qu'Alan Auerbach, professeur d'économie et de droit à Berkeley, a déclaré qu'un tel plan ferait bondir l'économie américaine de «plus de 9%», mais malheureusement sans procurer les effets positifs escomptés (emplois, salaires, etc.) « avant au moins une décennie». Et c'est également ainsi que Laurence Kotlikoff, professeur d'économie à l'Université de Boston, en est venu à déclarer quasiment le contraire de M. Auerbach, avec lequel il a pourtant travaillé par le passé sur le concept de taxe : d'après ses calculs, le plan de Jeb Bush permettrait au PIB des États-Unis de croître «de plus de 5%», et ce, en apportant les effets positifs escomptés dès les premières années suivant sa mise en application.

Qui a raison? Qui a tort? Histoire de clore le débat, le Joint Committee on Taxation, l'un des comités du Congrès américain, a décidé de faire rouler non pas un, mais huit modèles de calcul visant à estimer l'impact que pourrait vraisemblablement avoir le plan de Jeb Bush. Résultat? «Avec un tel plan, le PIB américain connaîtrait une croissance entre 0,1 et 1,6% durant la décennie suivant sa mise en application», a-t-il indiqué. Autrement dit, il n'aurait aucun impact, ou presque.

En résumé, personne n'est tombé d'accord. La confusion est totale. Et pourtant, des sommités américaines de la science économique se sont exprimées dans ce débat.

Qu'est-ce que cet exemple met donc au jour, nous direz-vous? Eh bien, un point crucial, à savoir qu'il manque visiblement quelque chose à la science économique pour faire des prévisions fiables. Quoi? Quelque chose, somme toute, d'on ne peut plus simple, si j'en crois une étude intitulée Bread ans bullets et signée par George Akerlof, lauréat du "prix Nobel" d'économie en 2001, et Dennis Snower, professeur d'économie à l'Université Christian-Albert de Kiel (Allemagne). Explication.

MM. Akerlof et Snower se sont demandé si la façon dont nous prenons connaissance de données avait la moindre influence sur notre prise de décision. Plus précisément, si « l'histoire » que nous nous racontons intérieurement au moment où nous prenons connaissance de données pouvait modifier, dans un sens ou dans un autre, les conclusions que nous en tirons, et par suite, nos choix.

« L'histoire »? Les deux économistes entendent par-là la série de phrases et de termes auxquels nous recourons pour nous représenter à nous-mêmes les informations que nous découvrons. C'est bien simple, vous comme nous, lorsque nous réfléchissons, nous le faisons toujours en formulant des phrases. C'est plus fort que nous, nous fonctionnons de la sorte. Y compris lors de réflexions éminemment techniques, comme au jeu d'échecs, où chaque joueur ne résout pas mentalement des équations complexes, mais songe plutôt à l'aide de phrases du genre « Bon, si je mets mon cavalier sur la case e5, alors, lui, il va déplacer son fou noir sur la case g7, et du coup, moi, je vais...».

En compilant nombre d'études sur le sujet, les deux économistes ont réalisé que l'histoire qui nous vient à l'esprit lorsque nous réfléchissons sur des données pointues joue bel et bien un rôle fondamental. Car elle nous permet de :

> Rester concentrer sur le sujet qui nous intéresse;

> Mieux cerner l'écosystème dans lequel nous évoluons;

> Mieux comprendre les normes sociales en vigueur dans cet écosystème-là;

> Mieux définir notre identité et notre rôle social;

> Nouer des liens d'influence avec les autres personnes évoluant dans le même écosystème que le nôtre;

> Faire des prévisions;

> Nous motiver à passer à l'action;

Oui, vous avez bien lu : cette histoire-là est essentielle à toute prévision, « en particulier en matière de science économique », soulignent-ils. Pourquoi? Pour une raison fort simple :

> La bonne histoire. Lorsque nous nous racontons bien l'histoire née des données que nous avons sous les yeux, à l'aide de termes et de phrases limpides comme de l'eau de source, nous établissons des liens de cause à effet exacts et judicieux, ce qui nous permet de faire le bon choix. Nous surfons dès lors sur les données.

> La mauvaise histoire. En revanche, lorsque nous nous racontons mal cette histoire, à l'aide de termes et de phrases alambiqués, nous ne parvenons pas à établir les liens de cause à effet nous permettant de faire le bon choix, et filons nécessairement droit à l'erreur. Nous nous noyons dès lors dans les données.

« Le problème, c'est que les modèles de calcul mènent aisément la personne qui s'en sert à l'induction, notent MM. Akerlof et Snower dans leur étude. C'est-à-dire à des raisonnements par récurrence fallacieux, où l'on en vient à considérer que ce qui est vrai pour une partie d'un groupe est forcément vrai pour l'ensemble du groupe (à l'image de la réaction en chaîne de l'effet domino : quand l'un des dominos placés à la file tombe, tous les autres tombent logiquement après lui). Or, l'induction écarte d'emblée le "non-identifié", l'hypothétique, l'imprévu, l'intuitif. Elle ne fonctionne qu'à partir des données dont elle dispose, jamais de celles dont elle ne dispose pas. Et ce, en dépit du fait que les êtres humains, eux, fonctionnent en grande partie de manière "irrationnelle", en ce sens qu'il leur arrive souvent de tenir compte, entre autres, des émotions qui les traversent au moment de faire un choix crucial, soit de données par essence floues et non chiffrées, mais néanmoins déterminantes. »

En conséquence, ce qui manque cruellement aux prévisions économiques, c'est le cœur. C'est ce supplément d'âme qui fait toute la différence à l'instant où l'on entreprend de soulever délicatement le voile de l'avenir. C'est le verbe juste permettant d'exprimer nos espoirs pour des lendemains qui chantent.

« Faire de meilleures prévisions économiques est tout à fait à notre portée. Il suffirait pour cela de ne plus nous contenter des chiffres pour raconter nos visions de l'avenir, de les enrichir de mots, de phrases, de récits empreints d'intelligence et de cœur », soulignent-ils.

Cet article, si fascinant, est le fruit du chroniqueur canadien, L'espressonomie, L'Économie en version corsée.

Source: 
Les Affaires