La fatigue est-elle communicative?

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Gare! La fatigue a des répercussions insoupçonnées... Photo: DR

Imaginons que vous ayez aujourd'hui une grosse journée de travail. Bien. Maintenant, voici une question existentielle pour vous : «La fatigue que vous allez subir en fin de journée sera-t-elle ressentie par vos proches – disons, votre conjoint(e) –, voire éprouvée par eux?» Autrement dit, à votre avis, la fatigue est-elle communicative, du travail à la maison (et inversement)?

Si vous nous aviez récemment posé cette question, nous n'aurons su quoi répondre. Mais là, nous avons mis la main sur un article d’Olivier SCHMOUKER. Il est tombé sur une étude qui y apporte une réponse lumineuse. Intitulée The impact of job and family demands on partner’s fatigue : A study of japanese dual-earner parents, celle-ci est signée par : Mayumi Watanabe, professeure en gestion de la santé à l'Université Keio à Fujisawa (Japon); Akihito Shimazu, professeur en psychologie de la santé à l'Université de Tokyo (Japon); Arnold Bakker, professeur en psychologie organisationnelle à l'Université Érasme à Rotterdam (Pays-Bas); Evangelia Demerouti, professeure en psychologie organisationnelle à l'Université de technologie d'Eindhoven (Pays-Bas); Kyoko Shimada, professeure en psychologie sociale à l'Université Toyo à Tokyo; et Norito Kawakami, professeur en santé mentale à l'Université de Tokyo. Regardons ça ensemble...

Comment les six chercheurs s'y sont-ils pris pour s'en faire une idée? Ils ont tout bonnement demandé à 1.251 couples japonais de bien vouloir répondre à un questionnaire détaillé, lequel visait à en savoir davantage sur leur niveau de fatigue au travail comme à la maison, et par suite, sur les éventuelles passerelles invisibles entre les deux.

Résultats? Attendez-vous à quelques surprises :

> La fatigue égoïste des hommes. Lorsque l'homme revient du travail fatigué, cela affecte en général la femme, qui, à son tour, se met à ressentir de la fatigue. Pourquoi? Parce qu'il a, la plupart du temps, le réflexe de mettre les pieds sous la table, et d'en faire moins que d'habitude à la maison, ce qui accroît nettement la charge de travail domestique de sa compagne.

Cela étant, l'inverse n'est pas vrai! En effet, lorsque la femme rentre du travail fatiguée, l'homme, lui, ne ressent pas forcément de fatigue particulière : il n'a pas alors le réflexe de redoubler d'ardeur à la maison, histoire de permettre à sa compagne de souffler un peu.

> La fatigue égoïste des femmes. Lorsque la femme se sent fatiguée par les tâches ménagères qu'elle a accomplies, l'homme prend en général le relais, au point même de finir par en ressentir de la fatigue, à son tour. Le cas échéant, il traînera cette fatigue jusqu'au travail, par la suite.

Néanmoins, l'inverse ne se vérifie pas : la femme ne prendra pas nécessairement le relais si jamais l'homme ressent de la fatigue à cause des tâches ménagères dans lesquelles il s'est lancé. Pourquoi? Vraisemblablement en raison du fait que la femme considère qu'il lui appartient d'accomplir lui-même les tâches en question, lesquelles sont bien souvent moins nombreuses et importantes que celles dont la femme s'occupe (ce qu'il ne conteste sûrement pas).

Étonnant, n'est-ce pas? Qui d'entre nous aurait dit que, vous comme nous, nous avions la fatigue égoïste? Personne, je pense... Et pourtant, il s'agit là d'une réalité. Oui, d'une réalité telle qu'elle explique en grande partie d'où provient la fatigue que nous ressentons au travail comme à la maison. C'est qu'il existe bel et bien des passerelles invisibles entre les deux, des passerelles – je le souligne – d'autant plus redoutables d'efficacité qu'elles sont à sens unique.

«Ces résultats sont le reflet de la grande difficulté que nous avons à concilier le travail et la vie privée. Dans chacun des deux, il y a des tâches à mener à bien, mais celles-ci sont inégalement réparties, si bien que les tensions sont souvent fortes», notent les chercheurs dans leur étude.

Ainsi, un homme peut estimer – à tort ou à raison – qu'il en fait plus au travail que sa femme, si bien qu'il peut juger normal d'en faire moins qu'elle à la maison; ce qui se vérifie surtout dans les pays aux traditions fortes, à l'image du Japon. Idem, une femme épuisée par ses tâches ménagères peut estimer – à tort ou à raison – qu'elle n'a pas à lever le petit doigt si jamais son homme se dit fatigué des tâches ménagères qu'il lui faut accomplir : qui sait? ce serait peut-être un précédent qui lui fournirait un bon prétexte pour en faire encore moins à l'avenir.

Par ailleurs, dans Do significant labour markets events change who does the laundry? Work, chore allocation, and power in Australian households, les deux professeures d'économie Gigi Foster, de l'Université de Nouvelle-Galles du Sud à Kensington (Australie), et Leslie Stratton, de l'Université Virginia Commonwealth à Richmond (États-Unis), se sont penché sur l'impact d'un changement majeur dans la carrière d'une personne vivant en couple sur la répartition des tâches ménagères. Quel changement majeur? Eh bien, elles ont considéré d'une part l'obtention d'une promotion, et d'autre part, le départ à la retraite.

Les deux chercheuses ont analysé en profondeur différents sondages en lien avec leur sujet, lesquels ont été menés en Australie entre 2001 et 2014. Et elles en sont arrivées à la conclusion qu'un changement majeur dans la carrière... n'avait guère d'impact sur la répartition des tâches ménagères!

Deux variations sont toutefois notables, même si elles ne sont pas franchement significatives :

1. Lorsque la femme décroche une promotion, elle parvient à en faire un peu moins à la maison. Mais la plupart du temps, c'est parce qu'elle parvient ainsi à financer les services d'une aide ménagère.

2. Il semble qu'en général les hommes en fassent encore moins à la maison à partir du moment où ils sont à la retraite. Un peu comme s'ils considéraient qu'ils avaient mérité un véritable repos.

On le voit bien, les stéréotypes associés à l'homme et à la femme ont la peau dure. Si dure même qu'ils influencent grandement les flux de fatigue découlant des tâches que chacun de nous se doit d'accomplir au travail comme à la maison. Des flux de fatigue qui ont la particularité, comme on l'a compris, d'être hyper-communicatifs.

Bon. Que retenir de tout cela? Ceci, à notre avis :

> Qui entend lutter contre l'hyper-communicativité de la fatigue se doit de combattre son égoïsme. Il lui faut tout d'abord prendre conscience qu'il a la fatigue égoïste, en ce sens qu'il a le réflexe de faire peser sa fatigue sur ses proches, quitte à accroître leur propre fatigue. Ensuite, il doit acquérir le nouveau réflexe de davantage s'intéresser aux autres justement lorsqu'il sent la fatigue le gagner. Ce qui peut se traduire, par exemple, par le fait de proposer de prendre en mains une tâche ménagère inhabituelle pour lui à la suite d'une grosse journée au travail; et ce, sous le prétexte, disons, de «se changer les idées» au lieu de ruminer dans son coin.

En passant, le dramaturge français Molière a dit dans Le Médecin malgré lui : «Ô la grande fatigue que d'avoir une femme!»

Olivier SCHMOUKER

 

Source: 
IMFURA