L'économie, un jeu d'enfant?

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@DR

L'économie est barbante, entend-on ici et là. Parce que, paraît-il, elle est avant tout complexe à saisir. Hum... Voulez-vous la vérité? Vraiment? Parfait! La voici : en fait, l'économie est... un jeu d'enfant!

Nous en voulons pour preuve un ouvrage — non, une référence — si passionnant que nous ne doutons pas une seconde que vous aurez envie de filer chez le libraire le plus proche dès que vous aurez découvert le passage que nous entendons vous faire partager. Cet ouvrage s'intitule... L'économie est un jeu d'enfant et est signé par Tim Harford, chroniqueur au Financial Times, membre de la Royal Economic Society et enseignant à Oxford (Grande-Bretagne). Rien de moins.

Regardons ensemble le passage en question, titré «La pire bibliothèque au monde».

 «Les répercussions exceptionnelles d'une institution défaillante sont à l'origine de la pire bibliothèque du monde. Quelques jours après mon arrivée au Cameroun, j'ai visité l'une des plus prestigieuses écoles privées du pays, l'équivalent local d'Eton. C'était un mélange de bizarre et de familier : les bâtiments construits à moindres frais entourant des terrains de sport me rappelaient beaucoup mon ancienne école en Angleterre, mais il y avait aussi une avenue bordée d'arbres et dont les dalles formaient des motifs invraisemblables, le long de laquelle vivaient les professeurs.

«La visite guidée fut assurée par la bibliothécaire de l'école, une bénévole de l'ONG britannique VSO, qui envoie ses membres partout où on en a besoin dans les pays pauvres. La bibliothèque de l'école était répartie dans deux ailes, mais la bibliothécaire était très malheureuse, et j'ai vite compris pourquoi.

«À première vue, la bibliothèque était très impressionnante. À l'exception du palais de la directrice, c'était le seul bâtiment à étage, d'une conception audacieuse : l'opéra de Sydney du pauvre. Les pentes du toit, au lieu de descendre à partir d'une arête centrale, s'élevaient en formant un V, comme les pages d'un livre ouvert sur un lutrin.

«Sous le soleil aveuglant de la saison sèche, on ne voit pas d'abord quel est le problème de ce toit. Ce serait oublier, comme l'architecte, apparemment, que le Cameroun a aussi une saison des pluies. Quand il pleut au Cameroun, cela dure cinq mois d'affilée, et avec une telle force que même les fossés les plus profonds débordent vite. Quand ce genre de pluie percute moins un toit à gouttière qu'un toit qui est en fait une gigantesque gouttière se déversant sur le toit plat d'un vestibule, vous savez qu'il est temps de détruire toute la collection de livres.

«Si les livres de l'école existaient encore, c'est bien parce qu'ils ne s'étaient jamais approchés du nouveau bâtiment : malgré les demandes répétées de la directrice, la bibliothécaire avait toujours refusé de leur faire quitter l'ancien bâtiment. Avec raison : j'ai pu constater moi-même les dégâts quand je suis entré dans la nouvelle bibliothèque.

«C'était une ruine. Le sol était constellé d'innombrables flaques, et il y régnait cette odeur de moisi que j'associe à une cave humide en Europe, pas un bâtiment moderne sous l'équateur. Le plâtre se détachait des murs comme une fresque byzantine vieille d'un millénaire. Pourtant, le bâtiment n'avait que quatre ans.

«C'est un gâchis choquant. Au lieu de bâtir cette bibliothèque, l'école aurait pu acheter quarante mille livres ou des ordinateurs à connexion Internet, ou financer des bourses pour les enfants pauvres. Tout aurait été préférable à une bibliothèque inutilisable. Sans parler du fait que l'école n'avait absolument pas besoin d'une nouvelle bibliothèque : l'ancienne fonctionne parfaitement, peut accueillir sans peine trois fois plus de livres, et est imperméable.

«Mais si la bibliothèque était à ce point inutile, pourquoi l'avoir construite? On prête à Napoléon cette phrase : "N'attribuez jamais à la malveillance ce qui s'explique très bien par l'incompétence". C'est une réaction naturelle : l'incompétence est un bouc émissaire tout trouvé. Pour qui visite le Cameroun, il est bien tentant de hausser les épaules et d'expliquer la pauvreté du pays en supposant que les Camerounais sont des imbéciles. La bibliothèque semble même en être la preuve. Mais les Camerounais ne sont ni plus malins ni plus bêtes que le reste d'entre nous. Les erreurs apparemment stupides sont d'ailleurs si omniprésentes au Cameroun que l'incompétence ne peut être l'explication adéquate que nous cherchons. Il doit y avoir à l'oeuvre quelque chose de plus systématique.

«Premièrement, la plupart des responsables de l'éducation dans le Nord-Ouest du Cameroun viennent de la petite ville de Bafut. Ils contrôlent le budget considérable du système éducatif, et la population locale se plaint que les relations personnelles soient un facteur important dans l'attribution des fonds. Bien entendu, la directrice de l'école était étroitement liée aux responsables. Voulant convertir son école en université, elle avait besoin de construire une bibliothèque de qualité et de dimensions universitaires. Et peu lui importait que le bâtiment existant soit plus que suffisant, et que l'argent du contribuable puisse être mieux dépensé ou l'être par d'autres établissements.

«Deuxièmement, personne ne contrôlait la directrice ou ses dépenses. Comme beaucoup de directeurs d'école dans le Nord-Ouest du Cameroun, la directrice a des amis puissants. Les membres du personnel enseignant ne sont pas payés ou promus au mérite, mais selon le bon vouloir du directeur d'établissement. L'école est prestigieuse et offre de bonnes conditions aux enseignants, donc ils doivent avoir envie de conserver leur emploi, autrement dit de conserver les faveurs de la directrice.

«En fait, la seule personne qui pouvait braver la directrice était la bibliothécaire, qui n'avait à répondre que devant le siège social de VSO à Londres. Elle est arrivée après la construction de la nouvelle bibliothèque, mais au moins, elle a pu empêcher que les livres y soient installés, et donc détruits.

«Avec de l'argent à sa disposition, et alors que personne ne pouvait s'opposer à l'inutilité de construire une seconde bibliothèque, la directrice avait pleinement le contrôle du projet. Elle nomma un ancien élève de l'école pour dessiner ses plans, sans doute pour prouver la qualité de l'éducation fournie dans l'établissement, mais la démonstration n'a peut-être pas produit l'effet qu'elle prévoyait. Indépendamment de l'incompétence de l'architecte, les défauts de conception auraient été repérés si quelqu'un avait eu intérêt à veiller à ce que la bibliothèque fonctionne. Mais ce n'était le cas de personne parmi les autorités. Ceux au pouvoir voulaient simplement quelque chose qui permettrait à l'école de devenir une université.

«Voici donc la situation : de l'argent obtenu par relations plus que pour répondre à une nécessité; un projet conçu pour le prestige plus que pour son utilité; un manque de supervision et de responsabilité; un architecte nommé par quelqu'un qui ne se souciait nullement de la qualité du travail. Le résultat n'est pas étonnant : un projet qui n'aurait jamais dû voir le jour et qui débouche sur un bâtiment mal construit.

«Morale apparente de cette histoire : les individus égoïstes ou ambitieux qui détiennent le pouvoir sont souvent la cause de gâchis dans les pays en développement. La vérité est pourtant un peu plus triste! Des gens égoïstes et ambitieux détiennent plus ou moins de pouvoir dans le monde entier. Dans bien des pays, leur pouvoir est borné par la loi, la presse et l'opposition démocratique. La tragédie du Cameroun, c'est qu'il n'y a rien pour juguler les intérêts égoïstes.»

Voilà. Limpide à en faire froid dans le dos, n'est-ce pas? Car, à bien y penser, je suis sûr et certain que cette histoire de bibliothèque vous fait penser à présent à d'autres projets grandioses qui se sont soldés par des fiascos retentissants. Pas vrai?

Comme quoi, l'économie, ce n'est pas si barbant que ça. Bien au contraire. Il s'agit d'un jeu, somme toute, enfantin pour qui entend mieux comprendre les tenants et aboutissants de l'écosystème économique dans lequel il évolue. À l'image de cette histoire de bibliothèque ratée en raison d'intérêts purement égoïstes, que n'importe quel enfant comprendrait si on la lui racontait...

Avec l'espressonomie, L'Économie en version corsée.

Source: 
IMFURA