En route vers la néo-mondialisation!

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La mondialisation a viré au cauchemar. Le président américain Barack Obama l'a lui-même reconnu, la semaine dernière, lors de son passage en Grèce : «La mondialisation combinée à la technologie combinée aux médias sociaux et à leurs flux continuels d'informations, tout cela a contribué à bouleverser dramatiquement la vie des gens – à tel point qu'il suffit à présent qu'une usine ferme dans une petite ville pour que, soudain, les habitants de celle-ci aient la sensation que seul le chômage les attend à l'avenir, que leur propre identité est remise en question et même que leur place dans le monde a disparu», a-t-il dit, en soulignant que «cela ne faisait maintenant plus l'ombre d'un doute que la mondialisation s'était traduite, sur le plan politique, par une montée en puissance des mouvements populistes, tant à gauche qu'à droite, aussi bien en Europe qu'en Amérique».

Et M. Obama a conclu : «De nos jours, la mondialisation est frappée d'une suspicion généralisée, tout comme les élites et les institutions politiques et économiques. C'est qu'elles sont toutes perçues comme incapables de répondre avec efficacité aux besoins les plus pressants des gens. Résultat? La peur et l'anxiété, qui poussent les gens à des réactions extrêmes, comme on l'a vu lors du Brexit et de la dernière élection présidentielle américaine. Malheureusement, car je ne suis pas convaincu que les réponses qui vont leur être apportées au Royaune-Uni comme aux États-Unis vont satisfaire ceux qui ont voté sous le coup de la colère...»

Comment se fait-il que la mondialisation ait ainsi dérapé? Un élément de réponse, et non des moindres, est purement économique. Il concerne un phénomène qui a longtemps fait débat au sein de la communauté des économistes, mais qui n'est plus guère contesté aujourd'hui : plus un pays voit croître ses échanges commerciaux avec ses partenaires économiques, plus les inégalités économiques s'aggravent en son sein.

Plus précisément, il y a bel et bien un lien de cause à effet entre la croissance de la balance commerciale d'un pays (la différence, en valeur monétaire, entre les exportations et les importations de biens et de services) et celle du coefficient de Gini de celui-ci (mesure statistique de l'inégalité au sein d'une population donnée, laquelle varie de 0 à 1, où 0 signifie une égalité parfaite – par exemple en termes de revenus – et 1, une inégalité parfaite). Le "Prix Nobel" d'économie Paul Krugman avait d'ailleurs évalué en 2008 que la croissance de la balance commerciale américaine de ces dernières décennies était la cause, à hauteur de 15-20%, de la hausse des inégalités au sein de la société américaine. C'est qu'entre 1979 et 2007, la part de la balance commerciale dans le PIB des États-Unis a progressé de 4,9 à 7,7% tandis que le coefficient de Gini a bondi de 0,48 à 0,59.

On le voit bien, les trois décennies qui ont précédé l'arrivée au pouvoir de Barack Obama ont accéléré les inégalités aux États-Unis. Et ses huit années à la tête de la Maison Blanche n'ont visiblement pas inversé la tendance, comme il l'a lui-même reconnu en Grèce : «J'aurais aimé me montrer plus agressif en matière d'inégalités, mais chacune de mes mesures en ce sens a été systématiquement contrée par le Congrès», a-t-il déploré, avant d'appeler de ses voeux «une meilleure connexion économique mondiale».

Est-là un doux rêve, pour ne pas dire une utopie? Peut-être pas...

Pol Antràs, professeur d'économie à Harvard, assisté de son étudiant Alonso de Gortari, et Oleg Itskhoki, professeur d'économie à Princeton, ont uni leurs talents dans le cadre d'une récente étude intitulée Globalization, inequality, and welfareLeur objectif : chercher un moyen pas trop complexe de réduire les inégalités à mesure qu'un pays s'ouvre de plus en plus au commerce international.

Pour ce faire, ils ont concocté un modèle de calcul économétrique, lequel visait à identifier la ou les situations optimales à même de créer un juste milieu entre l'enrichissement de certains grâce au commerce international et l'appauvrissement des autres, ceux qui ne tirent aucun bénéfice direct ou indirect de ces échanges économiques-là. Une fois celui-ci mis au point, ils ont entré dedans les données économiques des États-Unis des années 1979 à 2007, puis ils ont regardé ce qui se serait produit si telle ou telle mesure avait été adoptée : par exemple, si on avait freiné les échanges commerciaux internationaux, au lieu de tout faire pour les accroître; ou encore, si l'on avait davantage imposé les personnes les plus fortunées (les bénéficiaires de la croissance des échanges commerciaux internationaux) au profit des plus démunies (les exclus de cette même croissance).

Ce qu'ils ont alors découvert les a carrément renversé :

> Impôt distorsionnaire. Dans le cas des États-Unis, l'adoption d'un impôt distorsionnaire (c'est-à-dire, en l'occurrence, proportionnel aux revenus engrangés grâce aux échanges commerciaux internationaux) aurait permis de réduire sensiblement les inégalités. Et ce, d'environ 20%.

> Impôt forfaitaire. Toujours dans le même cas, l'adoption d'un impôt forfaitaire (en fonction, par exemple, du train de vie du contribuable (loyer, etc.), et non pas de ses revenus) aurait, là aussi, permis de réduire sensiblement les inégalités. Et ce, à hauteur d'environ 35%.

À noter un point important : les trois chercheurs ont, bien entendu, tenu compte du fait qu'à partir du moment où l'on impose les plus actifs sur un marché donné, ceux-ci ont le réflexe de réduire la voilure, histoire de maintenir une marge bénéficiaire intéressante à leurs yeux, ce qui se traduit souvent par des fermetures d'usines et des licenciements massifs; mais, leurs calculs ont montré que, d'un point de vue global, les inégalités n'en diminuent pas moins, bien au contraire.

Bref, il est tout à fait possible, à l'échelle d'un pays, d'accentuer la mondialisation et de réduire les inégalités! Et donc, d'entrer dans un cercle vertueux, au lieu de continuer de sombrer dans le cercle vicieux dans lequel nous nous débattons depuis des décennies.

Comment, au juste? Eh bien, en optant résolument pour la... néomondialisation!

«Il est urgent de réorienter fondamentalement la mondialisation. Le commerce doit redevenir ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être : un moyen au service d'objectifs plus élevés. Concrètement, il faut arrêter de signer des accords internationaux réduisant des droits de douane et autres barrières commerciales sans inclure dans ces mêmes traités, dès les premiers chapitres, des règles chiffrées et contraignantes, comme par exemple des taux minimaux communs d'imposition des profits des sociétés», a lancé Thomas Piketty, l'auteur du bestseller Le Capital au XXIe siècle, dans une tribune parue la semaine dernière dans le quotidien Le Monde.

 

«Ce changement est indispensable. Il est même plus que temps de changer le discours politique sur la mondialisation : le commerce est une bonne chose, mais le développement durable et équitable exige des services publics, des infrastructures, des systèmes d'éducation et de santé, qui eux-mêmes demandent des impôts équitables. Faute de quoi, le Trumpisme finira par tout emporter», a-t-il ajouté.

Voilà. L'économiste français le dit haut et fort : il convient d'établir au plus vite «des impôts équitables», en ce sens qu'ils pourraient permettre une saine redistribution des gains empochés grâce au commerce international. Cela permettrait de réduire grandement les inégalités, tout en accélérant les échanges économiques à l'échelle mondiale. Cela permettrait d'atténuer la grogne des laissés-pour-compte. Cela permettrait, oui, d'éviter les prochains Brexit et Trump.

 

Qui sait? La démocratie est peut-être bien en jeu...

 

a mondialisation a viré au cauchemar. Le président américain Barack Obama l'a lui-même reconnu, la semaine dernière, lors de son passage en Grèce : «La mondialisation combinée à la technologie combinée aux médias sociaux et à leurs flux continuels d'informations, tout cela a contribué à bouleverser dramatiquement la vie des gens – à tel point qu'il suffit à présent qu'une usine ferme dans une petite ville pour que, soudain, les habitants de celle-ci aient la sensation que seul le chômage les attend à l'avenir, que leur propre identité est remise en question et même que leur place dans le monde a disparu», a-t-il dit, en soulignant que «cela ne faisait maintenant plus l'ombre d'un doute que la mondialisation s'était traduite, sur le plan politique, par une montée en puissance des mouvements populistes, tant à gauche qu'à droite, aussi bien en Europe qu'en Amérique».



Et M. Obama a conclu : «De nos jours, la mondialisation est frappée d'une suspicion généralisée, tout comme les élites et les institutions politiques et économiques. C'est qu'elles sont toutes perçues comme incapables de répondre avec efficacité aux besoins les plus pressants des gens. Résultat? La peur et l'anxiété, qui poussent les gens à des réactions extrêmes, comme on l'a vu lors du Brexit et de la dernière élection présidentielle américaine. Malheureusement, car je ne suis pas convaincu que les réponses qui vont leur être apportées au Royaune-Uni comme aux États-Unis vont satisfaire ceux qui ont voté sous le coup de la colère...»



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Comment se fait-il que la mondialisation ait ainsi dérapé? Un élément de réponse, et non des moindres, est purement économique. Il concerne un phénomène qui a longtemps fait débat au sein de la communauté des économistes, mais qui n'est plus guère contesté aujourd'hui : plus un pays voit croître ses échanges commerciaux avec ses partenaires économiques, plus les inégalités économiques s'aggravent en son sein.



Plus précisément, il y a bel et bien un lien de cause à effet entre la croissance de la balance commerciale d'un pays (la différence, en valeur monétaire, entre les exportations et les importations de biens et de services) et celle du coefficient de Gini de celui-ci (mesure statistique de l'inégalité au sein d'une population donnée, laquelle varie de 0 à 1, où 0 signifie une égalité parfaite – par exemple en termes de revenus – et 1, une inégalité parfaite). Le "Prix Nobel" d'économie Paul Krugman avait d'ailleurs évalué en 2008 que la croissance de la balance commerciale américaine de ces dernières décennies était la cause, à hauteur de 15-20%, de la hausse des inégalités au sein de la société américaine. C'est qu'entre 1979 et 2007, la part de la balance commerciale dans le PIB des États-Unis a progressé de 4,9 à 7,7% tandis que le coefficient de Gini a bondi de 0,48 à 0,59.



On le voit bien, les trois décennies qui ont précédé l'arrivée au pouvoir de Barack Obama ont accéléré les inégalités aux États-Unis. Et ses huit années à la tête de la Maison Blanche n'ont visiblement pas inversé la tendance, comme il l'a lui-même reconnu en Grèce : «J'aurais aimé me montrer plus agressif en matière d'inégalités, mais chacune de mes mesures en ce sens a été systématiquement contrée par le Congrès», a-t-il déploré, avant d'appeler de ses voeux «une meilleure connexion économique mondiale».



Est-là un doux rêve, pour ne pas dire une utopie? Peut-être pas...



Pol Antràs, professeur d'économie à Harvard, assisté de son étudiant Alonso de Gortari, et Oleg Itskhoki, professeur d'économie à Princeton, ont uni leurs talents dans le cadre d'une récente étude intitulée Globalization, inequality, and welfareLeur objectif : chercher un moyen pas trop complexe de réduire les inégalités à mesure qu'un pays s'ouvre de plus en plus au commerce international.



Pour ce faire, ils ont concocté un modèle de calcul économétrique, lequel visait à identifier la ou les situations optimales à même de créer un juste milieu entre l'enrichissement de certains grâce au commerce international et l'appauvrissement des autres, ceux qui ne tirent aucun bénéfice direct ou indirect de ces échanges économiques-là. Une fois celui-ci mis au point, ils ont entré dedans les données économiques des États-Unis des années 1979 à 2007, puis ils ont regardé ce qui se serait produit si telle ou telle mesure avait été adoptée : par exemple, si on avait freiné les échanges commerciaux internationaux, au lieu de tout faire pour les accroître; ou encore, si l'on avait davantage imposé les personnes les plus fortunées (les bénéficiaires de la croissance des échanges commerciaux internationaux) au profit des plus démunies (les exclus de cette même croissance).



Ce qu'ils ont alors découvert les a carrément renversé :



> Impôt distorsionnaire. Dans le cas des États-Unis, l'adoption d'un impôt distorsionnaire (c'est-à-dire, en l'occurrence, proportionnel aux revenus engrangés grâce aux échanges commerciaux internationaux) aurait permis de réduire sensiblement les inégalités. Et ce, d'environ 20%.



> Impôt forfaitaire. Toujours dans le même cas, l'adoption d'un impôt forfaitaire (en fonction, par exemple, du train de vie du contribuable (loyer, etc.), et non pas de ses revenus) aurait, là aussi, permis de réduire sensiblement les inégalités. Et ce, à hauteur d'environ 35%.



À noter un point important : les trois chercheurs ont, bien entendu, tenu compte du fait qu'à partir du moment où l'on impose les plus actifs sur un marché donné, ceux-ci ont le réflexe de réduire la voilure, histoire de maintenir une marge bénéficiaire intéressante à leurs yeux, ce qui se traduit souvent par des fermetures d'usines et des licenciements massifs; mais, leurs calculs ont montré que, d'un point de vue global, les inégalités n'en diminuent pas moins, bien au contraire.



Bref, il est tout à fait possible, à l'échelle d'un pays, d'accentuer la mondialisation et de réduire les inégalités! Et donc, d'entrer dans un cercle vertueux, au lieu de continuer de sombrer dans le cercle vicieux dans lequel nous nous débattons depuis des décennies.



Comment, au juste? Eh bien, en optant résolument pour la... néomondialisation!



«Il est urgent de réorienter fondamentalement la mondialisation. Le commerce doit redevenir ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être : un moyen au service d'objectifs plus élevés. Concrètement, il faut arrêter de signer des accords internationaux réduisant des droits de douane et autres barrières commerciales sans inclure dans ces mêmes traités, dès les premiers chapitres, des règles chiffrées et contraignantes, comme par exemple des taux minimaux communs d'imposition des profits des sociétés», a lancé Thomas Piketty, l'auteur du bestseller Le Capital au XXIe siècle, dans une tribune parue la semaine dernière dans le quotidien Le Monde.



«Ce changement est indispensable. Il est même plus que temps de changer le discours politique sur la mondialisation : le commerce est une bonne chose, mais le développement durable et équitable exige des services publics, des infrastructures, des systèmes d'éducation et de santé, qui eux-mêmes demandent des impôts équitables. Faute de quoi, le Trumpisme finira par tout emporter», a-t-il ajouté.



Voilà. L'économiste français le dit haut et fort : il convient d'établir au plus vite «des impôts équitables», en ce sens qu'ils pourraient permettre une saine redistribution des gains empochés grâce au commerce international. Cela permettrait de réduire grandement les inégalités, tout en accélérant les échanges économiques à l'échelle mondiale. Cela permettrait d'atténuer la grogne des laissés-pour-compte. Cela permettrait, oui, d'éviter les prochains Brexit et Trump.



Qui sait? La démocratie est peut-être bien en jeu...

 

Source: 
Les Affaires