Courage, fuyez!

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Parfois, rien ne sert de livrer bataille. Même pour la gloire... Photo: Pirates des Caraïbes

Vous me connaissez, j’adore fouiner dans les librairies de livres d’occasion. C’est qu’on y trouve presque à tous les coups des merveilles…

J’en veux pour preuve la fois où j’ai mis la main sur Les 36 Stratagèmes - Manuel secret de l’art de la guerre (Éditions Payot & Rivages, 2007), traduit du chinois, présenté et commenté par Jean Levi, un éminent orientaliste français qui est directeur de recherche au Centre national de recherche scientifique (CNRS). De quoi s’agit-il? D’un véritable bijou dont chacune des facettes étincelle d’intelligence. Je m’explique…

Les 36 Stratagèmes correspond à un fascicule militaire qu’avaient toujours sur eux les généraux chinois de l’époque des Qing. Il est simplement composé de pensées a priori empreintes de poésie (ex.: «Couvrir les arbres de fleurs», et autres «Jeter une brique pour ramasser une jade», mais qui, en vérité, sont autant de conseils pratiques d’une redoutable efficacité, du moins pour qui sait les saisir. Et c’est là qu’intervient le magnifique travail de Jean Levi, qui a su mettre à notre portée la sagesse chinoise. Grâce à lui, nous comprenons que ces ruses et tactiques ne s’appliquent pas qu’à l’action militaire, mais également à la vie quotidienne, en particulier au travail.

Je ne résiste pas au plaisir d’en partager un exemple lumineux avec vous. En l’occurrence, le tout dernier stratagème : «Zou Wei Shang», soit en français «Mais prendre la fuite est le meilleur choix». Regardons ça ensemble…

«La supériorité ennemie est écrasante; nous sommes dans l’impossibilité de livrer combat, commente M. Levi à propos du 36e stratagème. Nous n’avons que trois possibilités : nous rendre, traiter ou fuir. Si nous capitulons, la défaite est totale; si nous traitons, c’est une demi-défaite; mais si nous fuyons, nous évitons la défaite.

«Or, tant que l’on n’est pas défait, on peut toujours espérer un retournement de situation. Ainsi, le général des Song, se trouvant face aux cantonnements Jürchen, abandonna nuitamment son camp, laissant pour tromper l’ennemi ses drapeaux et bannières déployés ainsi que des moutons vivants suspendus par les pattes arrière, les pattes de devant reposant sur des tambours, qu’ils frappaient désespérément et faisaient retentir, ne pouvant supporter l’inconfort de leur position. Si bien que les Jürchen ne se doutèrent de rien et restèrent ainsi plusieurs jours à camper devant les positions ennemies. Lorsqu’ils découvrirent enfin la supercherie, l’armée du général des Song était déjà loin. Voilà qui s’appelle exceller dans la fuite. (...)

«Les exemples célèbres de fuites tactiques et stratégiques sont pléthores. On pourrait citer la fuite d’Horace devant les trois Curiaces, qui fut une ruse suprême. Au demeurant, même les héros d’Homère, quand un dieu allume le menos (la fureur guerrière) dans le coeur d’un combattant adverse, préfèrent s’écarter prudemment de son chemin, à moins qu’ils ne détalent purement et simplement.

«Toutefois, ce serait trahir l’intention profonde du manuel que de donner un sens stratégique à ce qui, en vérité, n’est pas stratégique. (...) Conclure l’ouvrage par cette ruse n’est pas innocent : cela permet de terminer l’ouvrage sur une pirouette, une pirouette ironique, une pirouette qui permet au lecteur attentif de comprendre que la plaisanterie est elle-même une forme de fuite stratégique.

«Le faible s’enfuit et se cache, cédant la place au fort. Ce faisant, il se donne l’occasion d’un nouvel échappatoire : le trait d’esprit. Ce dernier ouvre sur de petits continents adjacents et insoupçonnés, il mène à des terres qui ne figurent sur aucune carte et où l’ennemi ne peut suivre sans dommages. La plaisanterie ouvre la porte dérobée et permet de s’évader dans un lieu où nul n’ira vous chercher parce qu’on ne sait quelle surprise il réserve.

«Telle est d’ailleurs la manière élégante dont se tira d’embarras un jeune prodige mis en présence de l’empereur avec son frère. L’empereur, voyant de la sueur couler sur le visage de l’aîné, lui demande : “Pourquoi transpires-tu?” - “Je suis si tremblant et ému que la sueur ruisselle de mon visage”, répond l’enfant. L’empereur a une grimace satisfaite, et, avisant le cadet : “Et toi, pourquoi ne transpires-tu pas?” - “Je suis si tremblant et ému que ma sueur n’ose pas couler”, répond le second sans se démonter. »

Voilà. Parfois, rien ne sert de batailler. Même pour la gloire. Mieux vaut prendre ses jambes à son cou. Et si possible, avec élégance, en se retirant sur un trait d’esprit. Car c’est faire ainsi preuve bravoure, et non pas de lâcheté.

Que retenir de tout ça? Ceci, je pense :

> Qui entend gagner la guerre doit accepter l’idée de perdre des batailles avec panache. Il lui faut avoir le courage de fuir, le moment venu. Et de préférence, avec élégance, ce qui ne manquera pas de décontenancer celui qui se croit le plus fort. Comme le préconise subtilement Les 36 Stratagèmes.

En passant, l’écrivain autrichien Stefan Zweig aimait à dire : «On peut tout fuir, sauf sa conscience».

Source: 
Les Affaires