Attention à ce que vous lisez, nous voici à l'ère de... l'agnotologie!

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La difficulté, c'est d'arriver à combattre notre auto-aveuglement... Photo: DR

Aujourd'hui, l'information est partout et renforce notre tendance à nous complaire dans les faussetés. Un paradoxe qui a un coût économique phénoménal! Au Cameroun, les gens se plaisent à affirmer que plus de 70% des femmes issues des régions du centre, du sud et de l’est sont des femmes faciles. Certaines lectures révèlent plutôt que le record sexualité est battu par les filles du littoral, qualifiant au passage, les femmes de l’Ouest ou du Nord de plus saines. Or, en réalité, il s’agit des informations et des statistiques qui n’engagent que ceux qui le déclarent.

En Côte d’Ivoire, il avait été clair que certaine partie du pays, en occurrence le Nord, ne pouvait pas avoir accès à la Présidence de la république. Cette manière de percevoir le pouvoir a d’ailleurs créé tellement de frustration que pendant la période postélectorale, la division était plus visible en terme de région/religion que d’idéologie du vainqueur réel.

On peut bien se rendre compte, que, le degré de division et d'indécision indique qu'il est de plus en plus difficile de créer un contexte réglementaire largement accepté.

Un exemple plus simpliste et révélateur nous vient du Canada. Ils n'ont simplement pas une idée juste des effets du cannabis sur la santé et sur la société :

ü  59% des Canadiens adultes croient que le cannabis a autant, ou moins, d'incidences sanitaires et sociales que l'alcool;

ü  23% croient que son incidence se situe quelque part entre l'alcool et les drogues dures (cocaïne, héroïne, etc.);

ü  18% sont d'avis que le cannabis a approximativement les mêmes incidences que les drogues dures.

Sur ces questions d’indécisions et de supposition, qui a raison? Qui a tort? En vérité, là n'est pas le point fondamental...

C'est que, l'air de rien, ces visions divergentes et irréconciliables sur un même sujet, qui fait pourtant l'objet de nombre d'études scientifiques permettant de trancher, met au jour un phénomène étrange, celui de l'emprise grandissante dans nos débats socioéconomiques de... l'agnotologie!

L'agnotologie? Il s'agit d'un néologisme apparu au milieu des années 1990 et venu du grec ancien agnosis, qui signifie «ignorance», et du terme «ontologie», qui correspond à «l'étude de l'être». Autrement dit, l'agnotologie est l'étude de la production de l'ignorance, soit les moyens mis en oeuvre par certains pour la créer, la propager et l'entretenir. Elle est donc l'exact contraire de l'épistémologie, qui est l'étude de la production du savoir.

Robert Proctor, professeur d'histoire des sciences à Stanford (États-Unis), est l'inventeur de l'agnotologie. Il a eu l'intuition de son existence alors qu'il effectuait des recherches sur l'industrie du tabac : il est tombé sur des documents troublants, à l'image du mémo interne du cigarettier américain Brown & Williamson qui disait ceci, en 1969 : «Notre véritable produit, c'est le doute, c'est même la controverse. Car c'est là la meilleure façon de combattre les "faits" ancrés dans l'esprit du grand public».

À ses yeux, il était clair qu'il y avait là une véritable stratégie de communication, un calcul précis visant à déstabiliser les idées de ceux qui considéraient, déjà à l'époque, la cigarette comme nocive pour la santé et pour la société. Le but visé était on ne peut plus simple : enfumer l'esprit de chacun à coups d'arguments et de contre-arguments à saveur scientifique, histoire d'empêcher quiconque d'avoir la moindre certitude à propos de la cigarette. «Une stratégie efficace, reconnaît M. Proctor, puisqu'aujourd'hui près de 20% des Américains pensent que le tabac n'est pas vraiment dangereux.»

De nos jours, l'agnotologie est partout. Absolument partout. Et elle est d'autant plus redoutable que la plupart d'entre nous ne soupçonnons même pas sa présence. Tenez, en voici quelques exemples :

ü  « Les musulmans pratiquent le terrorisme »

ü  «L'Irak de Saddam Hussein disposait d'armes de destruction massive.»

ü  « Les Blancs sont plus intelligents que les Noirs »

ü  «Les récoltes génétiquement modifiées sont dangereuses pour la santé.»

ü  « L’Afrique est très pauvre »

ü  «Le réchauffement climatique est un canular scientifique.»

ü  «Les vaccins provoquent l'autisme.»

ü  « Faire la politique c’est mentir »

ü  «C'est à cause des pauvres si la crise des subprimes a eu lieu.»

ü  Etc.

Autant d'affirmations qui suscitent toujours de vifs débats, n'est-ce pas? Certains disent blanc avec force, d'autres, tout aussi virulents, disent noir. Et on finit irrémédiablement par se demander si, au fond, la vérité n'est pas grise; ce qui – soulignons-le – est en soi une erreur monumentale!

«On parvient à créer de l'ignorance à partir du moment où on feint de lancer un débat argumenté, à coups d'affirmations fracassantes. Comme nous avons l'habitude de réfléchir en fonction d'un argument et de son contre-argument, nous considérons comme rationnel de tenir compte des deux points de vue les plus opposés. Et tout cela nous amène, lorsque l'art de l'agnotologie est savamment maîtrisé, à ne plus savoir quoi croire», explique M. Proctor dans l'ouvrage collectif Agnotology.

Pour que ce phénomène se produise, il suffit de réunir deux conditions nécessaires, d'après le professeur de Stanford :

1. Un savoir insuffisant. Il faut que la plupart des gens à qui s'adresse le message ne maîtrisent pas le concept ou ne comprennent pas bien les faits en question.

2. Un groupe d'influenceurs. Il faut encore qu'un groupe d'influenceurs travaille fort et de manière coordonnée pour créer un sentiment de confusion chez les personnes ciblées.

Cela fonctionne parce que, nous tous, nous souffrons de l'effet Dunning-Kruger, souvent présenté comme l'effet d'überconfiance, selon lequel les moins compétents dans un domaine ont tendance à surestimer leur compétence. Ce biais cognitif nous empêche de reconnaître objectivement notre incompétence, ce qui nous pousse à affirmer des énormités sans savoir de quoi nous parlons (en y pensant bien, il est certain qu'un exemple récent va vous revenir en tête...). De surcroît, l'effet Dunning-Kruger nous empêche de reconnaître en toute objectivité la compétence d'autrui; et c'est comme ça qu'on en arrive à d'épiques dialogues de sourds...

La question saute aux yeux : pouvons-nous vraiment nous prémunir de l'agnotologie? Et si oui, comment?

L'interrogation est d'autant plus pertinente que nous évoluons aujourd'hui à l'ère d'Internet et des médias sociaux (Facebook, Twitter,...), où tout le monde se présente comme expert de quelque chose et y va de ses affirmations péremptoires. «Le danger actuel, ce n'est plus vraiment d'avoir l'esprit confus à force de voir jaillir toutes sortes d'arguments sur le Web, mais plutôt d'être aussi facilement en mesure d'embarquer dans un courant d'idées menant nulle part», estime d'ailleurs, dans un article rédigé pour The Conversation, David Dunning, professeur de psychologie à l'Université du Michigan à Ann Arbour (États-Unis), le co-inventeur de l'effet Dunning-Kruger. Et de souligner : «Le Web ne fait que nous donner l'illusion d'être bien informés, à tel point que nous voilà entrés dans un monde d'ignorance radicale».

Alors, que faire pour résister? M. Dunning soutient que nous pouvons bel et bien nous prémunir des sournoiseries de l'agnotologie. Et ce, en procédant comme suit :

> Soyons curieux. Chacun de nous se doit de prendre conscience qu'il est a priori impossible de distinguer le vrai du faux lorsque nous consultons une information sur le Web. Si le sujet nous intéresse, il nous faut alors acquérir le réflexe d'affiner nos recherches, en regardant ce qu'en disent différentes sources faisant autorité dans leur domaine (journaux réputés, etc.). À noter que le mot-clé est ici «différentes» : il est crucial de lire, par exemple, un article sur le sujet d'un journal connu pour être de droite et un autre, de gauche.

> Soyons sceptiques. Il nous faut aller encore plus loin, en faisant l'effort intellectuel de remettre en question notre propre opinion sur le sujet, et donc, tout ce que nous avons lu qui nous a conforté dans la «justesse» de notre opinion. Oui, il convient de faire l'exercice de prendre le contre-pied de l'idée que nous nous faisons de l'information en question, de chercher à la déstabiliser avec des arguments solides, histoire de vérifier si, par hasard, il ne s'agit pas d'une idée reçue, c'est-à-dire d'une idée que nous avons, par exemple, parce que notre famille nous l'a inculquée dès l'enfance ou parce que tous nos amis proches pensent pareil.

«La stratégie revient à combattre la facilité de ne consulter que notre fil de nouvelles Facebook, lequel n'est que le miroir de nos croyances puisqu'il ne fait que refléter ce que pensent nos amis, sans jamais laisser la place à des idées divergentes», dit M. Dunning. Un réflexe d'autant plus vital à acquérir qu'une récente étude a mis au jour le fait que 61% des milléniaux (grosso modo, les 18-34 ans) ne s'informent aujourd'hui qu'à partir de Facebook...

Bref, il nous faut perdre l'habitude que nous avons tous de compiler les informations pour adopter celle de les remettre en question. Systématiquement. En cherchant la preuve du contraire de chaque information qui se présente à nous, surtout si elle nous conforte dans nos croyances.

C'est ainsi que, peut-être, certains d'entre vous parviendront à changer d'idée à propos de l'impact du cannabis sur la santé et sur la société. L'étude de Deloitte met d'ailleurs en évidence le fait que 17% des Canadiens manifestent d'ores et déjà «une certaine volonté de l'essayer si elle devenait légale» – ce qui porterait le marché potentiel à près de 40% de la population canadienne –; et donc, affichent la curiosité et le scepticisme nécessaires pour éventuellement modifier leur opinion.

Cet article est totalement inspiré de l’Espressonomie, l’Économie en version corsée.

Source: 
IMFURA