Agents de changement: gare à la fatigue du super héros

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@ Aurion: Photo, kiro'o Games

«Quand on se fait dire qu’on a le potentiel de changer les choses, il nous paraît impensable de ne pas aller au bout de ce potentiel. Ça devient une question de responsabilité et un désir profond. On se met une pression énorme sur les épaules parce qu’on veut faire partie de ceux qui font une différence.» Bruno Collard, coordonnateur clinique de l’organisme Revivre qui soutient les personnes souffrant de troubles anxieux, bipolaires ou de dépression

Il existe toute une littérature sur la souffrance qu’on ressent lorsque notre travail manque de sens. Mais on parle peu de celle associée à un travail trop signifiant. C’est la souffrance que vivent les agents de changement, qu’ils soient des intra-preneurs ou des entrepreneurs.

Des exemples d’agents de changement

Vous travaillez pour une moyenne ou une grande entreprise. Vous aimez votre employeur, mais… vous estimez que de nombreuses façons de faire doivent être améliorées pour rendre les employés et les clients plus heureux. Vos journées sont une succession de petits et de grands combats. Vous vous sentez souvent seul, mais votre mission vous mobilise.

Vous êtes un entrepreneur. Vous vous êtes lancé en affaires pour changer le monde. Vous avez peu de ressources, des sources de revenus à trouver, mais de grands idéaux.

Le paradoxe de l’agent de changement

«Notre force c’est notre capacité à endurer. C’est ce qui fait qu’on va pouvoir changer les choses », affirme une entrepreneure. Puis elle questionne, « Mais à partir de quel moment glisse-t-on de la force mentale à l’enjeu de santé mentale?»

Les acteurs de changement ont une énergie vitale très élevée. Ils ont aussi un réservoir d’énergie plus élevé que la moyenne. Le goût du défi est plus fort que les coups de fatigue. «Leur mission est source d’énergie, explique un professeur, spécialiste des transformations organisationnelles et individuelles.

Mais cette mission est aussi assortie de contraintes: manque de ressources, désir d’impact qui ne se matérialise pas assez, etc. L’enthousiasme occulte la complexité du problème auquel s’attaque l’acteur de changement. Cela crée éventuellement un sentiment d’impuissance qui déclenche énormément de stress.»

L’agent de changement est souvent hypersensible et hyper-empathique. La vie l’a gâté. Il doit redonner. Ou bien, la vie l’a abimé. Il s’en est sorti. Il se sent une obligation envers tous ceux qui ne s’en sont pas sortis.

«Dans toutes les organisations où je me trouve, je nage toujours à contre-courant, confie un employé. C’est épuisant. Pour me reposer, je nage dans le courant. Mais là, je me sens mal. Je sens que je passe à côté de mon potentiel, que je ne suis pas à la hauteur de ma mission. »

Les acteurs de changements entretiennent la croyance erronée qu’ils ne peuvent pas s’occuper d’eux. Toute leur énergie doit être consacrée à leur mission.

«Dans mon entreprise précédente, j’étais à la fois victime et bourreau, confie une entrepreneure. J’étais 100% dédiée à notre mission et j’ai entraîné tous mes employés dans mon sillon.»

L’escalade des signes avant-coureurs de l’épuisement des agents de changement

-Les gens commencent à vous prendre comme modèle. La pression monte d’un cran.

« Les prix et les hommages nous confortent dans notre rôle de héros. Nous devenons des faiseurs de miracles», confie un entrepreneur. Aucune énergie ne doit être épargnée, quitte à vider le réservoir;

- en plus de courir sa course, on court celle de ses collègues, en partie pour les épargner, en partie parce qu’on pense qu’on peut aller plus vite;

-le plaisir diminue, l’anxiété augmente;

-on se met à éviter les situations anxiogènes. Ce qui, en fait, renforce l’anxiété

-une sorte de tristesse s’installe de façon durable;

-on a l’impression de ne plus apporter grand-chose à l’organisation;

-notre mission ne nous mobilise plus.

«Je voulais créer un entrepreneuriat plus sain, je me suis épuisé à le faire.»

Pistes de solution pour agents de changement

-Se débarrasser de la croyance que l’agent de changement ne peut penser à lui. Que toute son énergie doit aller à sa mission.

-Développer un thermomètre interne pour éviter le syndrome de la grenouille dans l’eau bouillante. «Je me sens comme une grenouille dans une eau dont on augmente progressivement la température, confie un intra-preneur. Je m’habitue à la pression qui monte, je m’engourdis. Mais je sens qu’entre le moment où mes cuisses seront chaudes et celui où je serai cuit au complet, ça ira très vite! J’ai peur de ne pas le voir venir.»

Certains ont un thermomètre interne intégré, d’autres doivent le développer. Mais c’est possible. «Nous voyons tous les jours des agents de changement qui reprennent du pouvoir sur leur santé ». Des gens qui trouvent leurs stratégies d’autogestion du stress. Ce n’est pas noir ou blanc : on voit venir l’épuisement ou on ne le voit pas venir. La victoire consiste parfois à simplement le voir venir un peu plus tôt.

-Ne pas confondre rigueur et perfectionnisme. La première encadre et rassure. Le second peut nous perdre.

-Développer une distance émotive avec sa mission.

-Pour les entrepreneurs sociaux: développer une résilience organisationnelle. Une culture de la bienveillance au travail pour s’assurer que l’on prend soin les uns des autres pour pouvoir continuer à servir la mission. «Les signes avant-coureurs de la fatigue du changement sont connus. On les voit venir. Nos collègues les voient venir. Si on a su développer une culture de bienveillance, ils nous mettront en garde.» Faire de ses collègues une sorte de thermomètre externe et être le leur.

Le mot de la fin

«En matière de gestion de stress, méfiez-vous des recettes des autres, prévient John Louis, Neuropsychiatre. Le yoga, par exemple, ça ne fonctionne pas pour moi. Ça ne me détend pas. Développez vos propres stratégies et forcez-vous à les suivre.» L’eau bout toujours à la même température. Mais pas les agents de changement.

Avec Diance Berard.

 

Source: 
IMFURA